Avez-vous déjà entendu une conversation entre deux typographes ? Même le non initié le plus patient et le mieux intentionné pourrait se retrouver à esquisser un sourire gêné, s’excuser et chercher une sortie, l’air abasourdi. Les typographes ont en commun avec les programmeurs, les biochimistes, les entomologistes et les agronomes un jargon inintelligible et une dévotion servile à leur recherche ; ce qui les différencie, cependant, c’est la futilité apparente de leurs discussions. Nous, typographes, pouvons être convaincus du fait que notre profession soit vitale à la société, mais nous ne nous risquerions pas à une grève pour voir jusqu’à quel point nous sommes réellement indispensables. Comme les cartouches d’imprimantes et les recharges de stylos, les fontes sont indéniablement très pratiques et remplissent leur fonction, mais le public semble les considérer comme acquises et, en général, n’y prête pas attention.

Ecrire au sujet des fontes est tout aussi difficile qu’en parler. En dehors des revues spécialisées, les articles sur la typographie sont rares, sans doute en raison de leur nature très technique (le développement des caractères a toujours été inextricablement lié au développement des techniques d’impression). Ecrire au sujet de caractères et de typographie dans les media grand public relève de l’exception même aux Pays-Bas, pays connu pour sa culture typographique très développée ; et je ne parle pas d’autres pays où la typographie attend toujours une forme de reconnaissance. Cependant, en fouillant dans les sujets traités par le New York Times l’an dernier, on s’aperçoit qu’il y a une demi-douzaine d’articles sur la typographie, et même l’hebdomadaire satirique The Onion comportait un article sur les caractères intitulé L’Helvetica Bold Oblique rafle les Fontys confirmant ainsi l’intérêt du public pour la typographie (bien sûr, cet article, qui s’intéresse au gagnant d’un prix fictif dédié aux caractères typographiques, était publié à côté d’autres « informations » comme Un Agent des Services Secrets Penaud ne Peut Expliquer Comment Un Représentant d’Aspirateurs S’Est Infiltré Dans Le Bureau Ovale, ce qui nous donne peut-être un meilleur aperçu du réel degré d’intérêt du grand public pour les sujets liés aux caractères typographiques).

Quel intérêt le non initié peut-il trouver à une discussion autour des fontes ? Les études de lisibilité ont été source de très grande confusion, même dans les rangs des typographes. Les évaluations esthétiques ou interprétatives de caractères sont, au mieux, vagues ; et en matière de fonctionnalité, chaque typographe insiste sur le fait que ses fontes sont celles qui remplissent le mieux ce critère. Tout cela ne conduit qu’à une question plus large : Selon quels critères pouvons-nous concevoir de bonnes fontes ? Question à laquelle le typographe français Jean-François Porchez répond : « le seul critère auquel je me fie est simple : une bonne police de caractères colle au besoin du sujet. » Cette réponse assez ambiguë montre bien le problème : comment un typographe peut-il dessiner une police quand il n’a pas choisi le sujet ? Cela signifie-t-il que nous avons besoin d’une bibliothèque de polices infinie pour répondre à un nombre infini de sujets ? Une police conçue dans un but spécifique peut-elle jouer un meilleur rôle qu’une autre police conçue dans un but spécifique ? L’absence de valeurs claires est d’autant plus dangereuse que de part la nature éminemment technique de la discussion, elle empêche la typographie de recevoir l’attention qu’elle mérite et que l’on prête régulièrement à d’autres formes artistiques.

On pourrait penser qu’une quelconque théorie faciliterait la discussion ; après tout, toute discipline qui se respecte en a une, même d’obscurs traités comme Une théorie de la Ludologie ou La Théorie du Signal Honnête présentent des systèmes raisonnés de savoirs admis qui sont distincts de la pratique réelle et aident à expliquer un champ d’investigation. Une théorie peut élever le niveau de discussion aussi bien qu’en formuler le cadre. La typographie, cependant, semble, par sa nature même, résister aux tentatives qui visent à établir une théorie globale. La typographie n’est pas une activité intellectuelle, mais repose sur le geste d’une personne et sur sa capacité à l’exprimer formellement. Même si une théorie existait, elle ne serait pas très utile, puisque la typographie est gouvernée par la pratique. Il pourrait y avoir des instructions détaillées du type « comment faire pour… », mais ce n’est pas avec des principes généraux ou abstraits que l’on aurait les compétences requises pour créer des caractères.

Les définitions que donne le dictionnaire du mot « caractère » renvoient généralement au processus d’impression, on a pourtant d’autres moyens de reproduire les caractères : leur essence réside dans le fait même qu’ils soient reproductibles. Les fontes sont essentiellement de modestes semi-produits ; et, jusqu’à ce que l’on en fasse usage, elles n’ont que peu de sens. Et bien que les fonderies et les distributeurs adjoignent souvent des adjectifs aux fontes avant qu’elles ne soient utilisées, en réalité les nouvelles polices sont semblables à des feuilles blanches. Elles peuvent être utilisées pour véhiculer n’importe quoi, et de même que les fabricants de papier ne peuvent contrôler ce que l’on imprime sur leur papier, les typographes ne peuvent en aucun cas être tenus pour responsables de ce que leurs fontes servent à exprimer. Cela ne veut pas dire que le choix d’une fonte soit purement arbitraire, mais plutôt que les fontes acquièrent du sens par l’usage seulement, et que nous ne les jugeons pas uniquement sur la façon dont elles s’adaptent à une nomenclature. Nous les jugeons aussi sur la façon dont elles se réfèrent à nos expériences antérieures.

Jusqu’à présent, je me suis délibérément intéressé à l’apparence des caractères, en prenant ainsi le risque de séparer les procédés de dessin à l’oeuvre dans le développement des caractères des procédés techniques à l’oeuvre dans leur production. Mais heureusement nous avons retenu les leçons précieuses du mouvement britannique Arts & Crafts, qui s’est précisément intéressé à l’impossibilité de détacher le dessin de l’artisanat. Le dessin est un élément inséparable de la qualité des caractères, cependant on doit aussi prendre en considération et respecter la fonction des caractères. A travers la maîtrise des proportions, l’équilibre et les corrections optiques, le typographe peut atteindre son but, qu’il s’agisse d’améliorer la lisibilité, d’exactitude historique ou d’originalité d’expression. En fin de compte, la plupart des discussions sur les caractères indiquent que la typographie est là pour résoudre ces problèmes. Cela explique aussi comment bon nombre de polices ont obtenu le succès que l’on connaît : il s’agissait de solutions novatrices pour pallier à des problèmes d’ordre technique ou liés au dessin.

Mais pour être honnête, les fontes que nous présentons dans notre collection ne résolvent aucun problème. Au départ il n’y avait aucun problème. On pourrait même suggérer que, comme dans toute forme d’art, ce qui motive avant tout la réalisation de ces fontes, c’est le besoin de créer, de s’exprimer. Alors que les discussions autour de la typographie sont, somme toute, assez rares aujourd’hui, il semble y avoir un intérêt pour la typographie, modéré mais croissant, chez le grand public (je discutai récemment avec un écrivain, un typophile notoire qui étudie l’anatomie des polices de caractères tard dans la nuit). Cet intérêt pour les caractères peut être attribué à un nouveau degré de conscience : notre tentative pour comprendre même les plus petits cubes de constructions de notre existence. Tout comme le but de l’analyse de l’ADN est d’identifier la localisation et la fonction de chaque gène humain, on peut voir dans l’étude des polices de caractères une tentative pour comprendre l’apparence formelle de la plus petite unité de mot écrit. Et tout comme ceux qui n’adhèrent pas aux recherches sur le génome humain, prétendent que l’étude de l’ADN n’éclairera pas plus la vraie nature du comportement humain, l’étude des caractères pourrait ne rien révéler sur la vraie nature de la communication. Cependant, une discussion avertie dans ce domaine souvent marginalisé pourrait aider à attirer l’attention des professionnels et inspirer le grand public.

Une version plus courte de ce texte a été publiée dans le livre the Quarantine Series Book, Amsterdam 2005, il s’agit ici d’une version révisée adaptée pour la newsletter Typotheque.